Winston Churchill . Mon voyage en afrique : 1907. Tallandier, 2010-03-04, 197p. format :Broché
Winston Churchill . Mémoires de guerre : tome 1, 1919 - février 1941. Tallandier, 2009-12-03, 444p. format :Broché
Joseph Kessel . Le temps de l'espérance : reportages 1919-1929. Tallandier, 2010-02-11, 283p. format :Broché
Kessel. L'equipage. Gallimard, 1977-02-04, 200p. format :Poche
Joseph Kessel . Les jours de l'aventure : reportages 1930-1936. Tallandier, 2010-02-11, 311p. format :Broché
Joseph Kessel . L'heure des châtiments : reportages 1938-1945. Tallandier, 2010-02-11, 311p. format :Broché
Olivier Weber . Kessel, le nomade éternel. Arthaud poche, 2010-04-07, 187p. format :Poche
Albert Londres . Le juif errant est arrivé. Arléa, 2010-02-11, 223p. format :Poche
Colette. Le blé en herbe. J'ai lu, 2003-09-15, 95p. format :Poche
Sidonie Gabrielle Colette . Colette : oeuvres, tome 1. Gallimard, 1984-05-16, 1700p. format :Broché
Colette. Colette journaliste. chroniques et reportages 1893-1941. Seuil, 2010-03-18, 370p. format :Broché
Joseph Kessel . Le lion. Gallimard-jeunesse, 2007-03-15, 284p. format :Broché
Les écrivains dont on avait oublié qu'ils étaient (avant tout ?) de grands reporters ou journalistes sont au goût du jour.
Des parutions récentes, inédites ou rééditées, nous emmènent sur leurs traces : armé d'un fusil, poursuivons dans la jungle ougandaise un jeune Churchill flairant le gnou, suivons les truands en pleine tempête de sable derrière Joseph Kessel, tentons de ne pas perdre Albert Londres, cheminant courbé en deux dans le dédale d'Hébron, quartier hébreu de Palestine, puis prenons un peu de repos auprès de Colette depuis son bureau parisien d'où elle croque le monde alentour dans ses plus menus mais savoureux détails. Bref, parcourons cette première moitié du XXe siècle en compagnie de ces reporters dotés d'une si belle plume.

Commençons par un texte qui vient d'être traduit pour la première fois en français : Mon voyage en Afrique, d'un tout jeune anglais, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies qui entame une tournée en Afrique en 1907 : Winston Churchill ! (avouez qu'il vous manquait !).
Pour ceux qui avaient lu l'article que je lui avais consacré pour ses Mémoires (les autres, vous sortez), on retrouve là du pur Churchill qui se bat contre les mouches tsé-tsé, trouve un air "d'âge de pierre, attardé, bizarre, sinistre
" au rhinocéros qui n'a rien à envier à ces "brutes
" de crocodiles.
Car si Churchill nous régale de ses récits de chasse, la légèreté n'est qu'apparente : alors qu'une bête le charge, Churchill a cette réflexion laconique "nous sommes, après tout, les agresseurs."
A ce récit de voyage dans une Afrique le long du Nil qui le touche "de manière saisissante, irrésistible, inoubliable
", Churchill y insère des considérations politiques avisées : c'est un Européen qui découvre les tribus en pousse pousse, certes, mais qui se réjouit dans le même temps que "les conditions physiques de ce pays sont telles qu'elles empêchent au coeur du joyeux Ouganda le développement d'une communauté blanche mesquine, aux idées égoïstes et dures qui caractérisent le contact jaloux des races et l'exploitation du plus faibles."
A découvrir !
Entrons à présent dans la cour des grands reporters avec Joseph Kessel.
Les éditions Tallandier rééditent les plus grands reportages de J. Kessel, 40 ans après leur parution chez Plon sous le titre Témoin parmi les hommes.
Les trois premiers tomes couvrent la période de 1919 à 1945.
Le premier, Le temps des Espérances (1919-1929), s'ouvre sur ces lignes, calme prélude d'un demi siècle de reportages :
"La grisaille du petit matin commence seulement à frotter les rues de sa cendre bleutée."
Et J. Kessel de nous transporter sur les Champs Elysées, année 1919, à quelques heures du défilé victorieux sous l'Arc de Triomphe qui soulève les foules...Mais déjà il nous entraîne un an plus tard dans les coulisses de la guerre d'indépendance irlandaise, puis dans la pièce obscure d'une maison parisienne à la rencontre de l'assassin de Raspoutine avant de rouler sur les pistes cahoteuses de l'Orient, en Syrie, puis en Palestine et finir dans la carlingue chahuté de l'avion sur la route de l'Aéropostale.
1929, déjà. En une décennie, que de choses vues !
Ce goût du nomadisme, J. Kessel l'a dans les veines, lui qui est né en Argentine, a passé son enfance en Russie et a grandi en France...avant de prendre le chemin de la guerre, fêter l'armistice à New York, embarquer pour Vladivostock, puis Kobe, Shangai, Suez et déjà un tour du monde au compteur...à 21 ans !
Un aventurier aguerri doublé d'un écrivain génial : à 25 ans, alors repéré par Gaston Gallimard, son récit L'équipage lui assure la renommée littéraire.
Les jours de l'Aventure (1930-1936) débute avec le reportage retentissant sur la traite des esclaves en mer rouge puis nous entraîne dans les soubresauts d'une Europe en déroute.
De la fracassante arrivée au pouvoir du nazisme, en passant par la crise américaine puis la guerre civile espagnole, tout cette tension croissante mène page après page à la guerre.
Plus que jamais dans cette série, les reportages se lisent comme un précis d'histoire d'une redoutable acuité. Je retiens les pages où J. Kessel assiste, médusé, à une prise de parole d'Hitler un an avant son accession au pouvoir. Tout dans le propos de J. Kessel n'est que violence, répugnance, obscénité.
Puis vient L'heure des Châtiments (1938-1945) où J. Kessel entre de plain-pied dans la guerre, s'engage dans la Résistance.
Son engagement total colore ses récits d'un lyrisme émouvant :
"J'aime l'amitié. J'aime la camaraderie. J'aime le courage. C'est dans la Résistance que j'ai vu le plus de dévouement, de courage, de fraternité."
Et c'est aux premières loges que J. Kessel assiste aux procès de Nuremberg...
Si vous restez sur votre faim, sachez que les trois derniers tomes sont à paraître courant mai.
J. Kessel a tout de l'aventurier tel qu'on l'aime : le goût du danger, les airs de vieux lion, l'amour des affaires interlopes et ses bandits de grand chemin allant de pair, la devise : "viser haut, ne s'attacher à rien ni à personne, enfreindre les normes et vivre jusqu'au délire
."
Dans ce genre d'ouvrage, plus on avance, plus on s'arrête pour creuser : une anecdote, un personnage, un moment de sa vie (une biographie juste parfaite pour cela qui se lit en un rien de temps, vient de paraître : Le nomade éternel, d'Olivier Weber).
Enfin, l'occasion de relire un très grand classique du genre, Albert Londres (merci M. Verclytte), qui a donné ses lettres de noblesse au reportage (et son nom au prix qui récompense chaque année depuis presque 80 ans le meilleur reporter français).

Grand baroudeur indépendant, A. Londres rétorque aux journaux qui lui reprochent de s'éloigner de la ligne du journal : "un reporter, monsieur, ne connaît qu'une ligne, celle du chemin de fer."
Il sillonne, donc, la Russie des années 1920, l'Asie, la Guyane.
Quelques années avant J. Kessel qui dénonce la traite des esclaves, A. Londres livre un témoignage percutant du bagne qui contribue à la fermeture de celui de Cayenne.
Car ces deux nomades là se croisent sur les terres du monde : trois ans après J. Kessel, en 1929, il foule à son tour la Palestine après un périple en Europe à la rencontre des Juifs errants qui dorment "sous le pont des Nations
."
Nous sommes aux premières heures d'une Palestine que l'anglais Lord Balfour decrète "foyer national pour le peuple juif", et A. Londres assiste aux premières violences entre Arabes et Juifs arrivant toujours plus nombreux.
A. Londres ne juge pas : celui qui fut poète avant d'être reporter, décrit, nous éclaire d'un portrait, d'une atmosphère, d'une phrase saisissante :
"L'angleterre défendait ses intérêts mieux que Dieu les siens. Dieu avait donné d'un coup la Palestine et la Transjordanie. Lord Balfour gardait la Transjordanie. Entre les deux époques, il est vrai, Mahomet avait eu un mot à dire."
Le reportage du Juif errant, s'il fallait n'en retenir qu'un, est d'une actualité frappante : les éditions Arléa viennent d'en proposer une nouvelle édition.
Ce nomade dont on ne savait jamais où il se trouvait, disparaît au large de la mer Rouge en 1932, mer que Kessel avait sillonné deux ans plus tôt...

Après avoir tant bourlingué, je vous propose de lever un peu le pied aux côtés de la rafraîchissante Colette.
Gérard Bonal et Frédéric Maget nous font redécouvrir cette grande écrivain que l'on connaît davantage pour ses romans (Le blé en herbé ou la série des Claudine) à travers des articles inédits, témoins de l'activité centrale de sa vie : le journalisme.
Infatigable, ses collaborations à des journaux se comptent par dizaines. Elle est un temps directrice littéraire au journal le Matin où elle encourage les talents littéraires, dont un certain...Joseph Kessel !
Partageant la même vision du métier que A. Londres et J. Kessel, Colette n'observe qu'une règle : "il faut voir, et non inventer."
Elle embrasse un monde plus petit que ses confrères voyageurs, mais d'un regard non moins curieux et direct : couvrant la vie des femmes à l'arrière du front pendant la guerre, on la retrouve embarquée dans l'aventure du paquebot Le Normandie, "qui n'est que succulence, crème fraîche, fruits fermes, pain croustillant
", puis arrivant dans le New York des années 1930, dont elle décrit les "sursauts violents d'une architecture verticale
" avec ces mots bien à elle : "Donnez moi une courbe quand ce ne serait que la courbe arrondie d'un jet d'eau
."
Chroniqueuse judiciaire géniale, elle décrit "le velouté d'assassin optimiste
" lors du procès retentissant de Weidmann, qui plante des rosiers "près du perron sous lequel Jean de Koven, dans ses vêtements bouleversés, dormait, la bouche plein de terre.
".
N'en finissant pas de nous surprendre, celle qui ouvre un salon de beauté dans le courant des années 1930, s'adresse aussi aux femmes en parlant mode...
En somme, on pourra s'amuser à faire des lectures croisées entre ces grands auteurs, sur les mêmes sujets.
Colette et Kessel couvrent tous deux l'Affaire Staviski (escroc déclenchant un scandale politico-financier à l'origine de la crise du 6 février 1934)
On pourra aussi croiser le récit des deux grands reporters J. Kessel et A. Londres en Palestine, à quelques années d'intervalle...
Ou relire Le Lion de J. Kessel à la lumières des éclairages politiques de Churchill...
Les entrées sont multiples, les sorties presque infinies, ouvrant sur Saint Exupéry, Lawrence d'Arabie, Henry de Monfreid et tant d'autres...
Lucile
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