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Dans le Kolymateur de Staline

Toutes les références du billet
couvertureTom Rob Smith . Kolyma. Belfond, 2010-01-21, 402p. format :Broché
Notre Avis : Public : tout public Ecriture : efficace NOTRE AVIS : un vrai bon moment de lecture
couvertureTom Rob Smith . Enfant 44. Pocket, 2010-01-21, 522p. format :Broché
Notre Avis : Public : tout public Ecriture : efficace, palpitante NOTRE AVIS : comment ne pas voir passer quelques heures de votre journée !
couvertureOrlando Figes . Les chuchoteurs : vivre et survivre sous staline. Editions denoël, 2009-10-01, 792p. format :Broché
Notre Avis : Public : amoureux d\'histoire Ecriture : presque littéraire, se lit davantage comme un roman que comme un ouvrage d\'histoire NOTRE AVIS : qu\'un historien donne la parole au peuple rend la lecture vivante, fascinante, indispensable
couvertureNicolas Werth . L'ivrogne et la marchande de fleurs : autopsie d'un meurtre de masse, 1937-1938. Tallandier, 2009-03-05, 335p. format :BrochécouvertureVarlam Chalamov . Récits de la kolyma. Verdier, 2003-09-04, 1760p. format :Broché
Notre Avis : Public : tout public Ecriture : bien plus littéraire que documentaire NOTRE AVIS : au-delà du témoignage qui s\'inscrit dans la littérature des camps, une vraie poésie à découvrir
couvertureVarlam Chalamov . Correspondance avec boris pasternak et souvenirs. Gallimard, 1991-09-26, 217p. format :PochecouvertureGuinzbourg Evguenia . Le ciel de la kolyma, tome 2 : le vertige. Seuil, 1998-01-01, 595p. format :Poche
Notre Avis : Public : tout public Ecriture : facile, récit plus documentaire NOTRE AVIS : un témoignage rare, celui d\'une femme en détention dans le goulag de la Kolyma, mais d\'une femme non dénuée d\'optimisme.
couvertureAlexandre Soljénitsyne . Oeuvres complètes, tome 4 : l'archipel du goulag, tome 1. Fayard, 1991-12-01, 562p. format :Relié

Parfois en librairie les rôles s'inversent.
Tenez, l'autre jour, on me colle un livre sous le nez. Louchant sur les lettres rouges et massives du titre, je distingue alors un bras, une personne au bout de ce bras qui m'interpelle, brandissant Kolyma, le dernier Tom Rob Smith : " avez-vous lu ça ?"

A cet instant, d’ordinaire, je donne mon avis. Sauf que ce Libraire-improvisé venait juste partager ses lectures : j'eus ainsi droit à une remarquable visite de ma propre librairie avec conseils et envolées lyriques à l’appui.
Et voici comment Tom Rob Smith nous amena à d'autres lectures.

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Le tout récent Kolyma est le second volet d’Enfant 44 paru un an plus tôt.
Dans ces deux ouvrages Tom Rob Smith nous plonge dans la Russie stalinienne, à deux moments clés de la vie d’un membre de la police politique : Léo Demidov.

Dans Enfant 44 (qui vient de sortir en poche), Léo travaille au sein de la prison Loubianka qui abrite la police politique (MGB).

Sa mission est d'entretenir la peur au sein du régime stalinien et de livrer toujours plus de victimes aux autorités... Avec son lot de mensonges, de lâchetés, de tortures mais aussi de peur.Une peur qui le rattrape vite quand la suspicion, poison mortelle du régime, pèse sur lui et s'immisce dans sa vie, son couple...
Dans cette ambiance oppressante, l'étau se resserre page après page.

Mais la force du roman ne puise pas seulement dans son climat angoissant. Une enquête policière s'y superpose : Léo cherche à élucider des meurtres d'enfant dissimulés en accident.
On plonge alors dans une course poursuite haletante au bout de laquelle, tout se recoupe, se dénoue, s'imbrique.

La construction est au final brillante, le contexte historique maîtrisé.
Ce qui intéresse avant tout Rob Smith est le reflet de la terreur stalinienne en chaque individu, broyé par le régime.

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Un historien, Orlando Figes, y a consacré un ouvrage magistral paru en français en octobre dernier : Les Chuchoteurs, vivre et survivre sous Staline.

Ce spécialiste de l'histoire de l'URSS ne nous propose pas un énième ouvrage sur les origines de la Terreur (voir pour ceux que ça intéresse l'excellent L'ivrogne et la marchande de fleurs de Nicolas Werth paru en mars 2009).
Figes, nous propose LE livre d'histoire orale qui manquait sur la période pour comprendre comment le stalinisme pénètre l'esprit des soviétiques, leurs émotions, affectant leurs valeurs et leurs relations.

La matière du livre ce sont des lettres, des souvenirs, de longs entretiens menés avec des centaines de familles ayant vécu la Terreur (Figes y a même consacré un site très riche).
Ce travail impressionnant est aussi né d'une urgence : celle de recueillir la mine d'informations d'une génération en train de s'éteindre, menaçant l'historien d'être de nouveau face aux tiroirs fermés des archives de l'Etat.

Echo remarquable au polar de Rob Smith, Figes cède la parole au peuple pour comprendre : Quelle place a la vie intime quand la politique englobe tout jusqu'à la sphère privée ? Comment trahir, sans se trahir dans une société où l'individu n'est rien qu'un rouage de plus ou de moins ?
Figes revient par exemple sur l'histoire de Pavel Morozov, érigé en héros pour avoir dénoncé son père, puis ses grands parents et tout le village, si bien qu'il fut mystérieusement retrouvé mort un beau jour...

Partout on chuchote alors, en présence des enfants, dans les appartements communautaires, mais aussi par défi partagé avec celui à qui l'on se confie.

Aucun dialogue laborieux pour autant dans cet ouvrage sous forme de récit. On a moins l'impression de lire un livre d'histoire qu'un roman, à travers lequel on suit ces destinées familiales au cours de chapitres thématiques et chronologiques. Quelques photos de ces visages sans sourire illustrent le propos et frappent définitivement la mémoire...


Après la mort de Staline souffle très brièvement un vent d’espoir sur le pays. Khrouchtchev impulse la déstalinisation en remettant en cause le culte de la personnalité du « petit père des peuples », et reconnaissant les erreurs passées.

Certains verrous sautent au sein de ce peuple de « chuchoteurs » qui élève soudain la voix.

2C’est le contexte choisi par Rob Smith pour son thriller Kolyma.
On y retrouve Léo Demidov qui, depuis Enfant 44, a quitté ses fonctions au sein de la police politique, et aspire à la quiétude… quand d’autres n'aspirent qu'à se venger.

Le voici poursuivi par une femme déterminée à lui faire payer cher, très cher, ses crimes du passé. Leo est ainsi entraîné dans les profondeurs de la Kolyma où il doit se confronter aux victimes qu'il a envoyées là bas...

3La Kolyma, ce sont ces terres immense et hostiles situées à l'extrême pointe de la Russie, où les conditions naturelles sont extrêmes (voir ci-contre pour ceux qui sont fâchés avec la géographie).
Décor parfait pour un polar, donc, mais aussi une histoire qui s'y prête.
Sous l'époque soviétique, la Kolyma est un goulag redouté où sont installés des camps pour éloigner les "ennemis du peuple" et y exploiter l’or et le diamant.

Même ambiance angoissante dans ce roman sanglant qui happe dès les premières pages du roman.
Quelques rares rebondissements, je dois l'avouer, m'ont un peu déroutée mais ce nouveau voyage sibérien qui se termine en Hongrie se lit d'une traite.


Ce froid sibérien de la Kolyma m’a ramenée au cœur de certains grands ouvrages de littérature russe à redécouvrir.

4A commencer par l'écrivain Varlam Chalamov (1907-1982), qui passe 17 années de sa vie à Kolyma pour activité "contre-révolutionnaire trotskyste" et dont ses Récits de la Kolyma ne voient (officiellement) le jour en Union soviétique qu'en 1987, quelques années après sa mort en hôpital psychiatrique.

Ces récits sous forme de tableaux courts frappent par leur puissance littéraire.
Chez Chalamov, la souffrance permanente est nimbée d'une poésie douloureuse. On en retient des images à la sombre beauté : "notre souffle montait dans l'air gelé (...) comme la fumée d'une locomotive. Les mélèzes argentés parsemaient la taïga, pareils à d'énormes bouffées immobiles. Les ténèbres blanchâtres qui dévoraient le ciel et notre nuit jaillissaient de mes vieux rêves."

Dans une lettre à l'écrivain russe Boris Pasternak, Chalamov nous livre une clé de ses récits : "tant de choses en moi ont été gaspillées, perdues, tuées, jamais menées à bien...seul ce que j'avais de plus précieux est demeuré intact tout au long de ma vie : mon amour pour ma femme, et la poésie"
Ses récits s'achèvent précisément sur le visage de sa femme à la descente du train qui le ramène de 17 ans d'enfer.

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Ciel de la Kolyma d'Evguénia Guinzbourg (1904-1977) apporte une autre lecture du goulag de la Kolyma.

D'abord parce que ce récit autobiographique est l'oeuvre d'une femme, professeur et serviteur fidèle du régime stalinien, qui frappée par la Terreur, passe 20 ans de sa vie à Kolyma.

Il ressort ensuite de l'écriture d'E. Guinzbourg tout le poids de la violence dans les camps, les stratégies de survie, mais aussi les conditions de la femme et plus largement l'intimité amoureuse des détenus.

Surtout, le récit est traversé d'un message d'optimisme et de courage qu'on ne retrouve pas chez Chalamov ou encore Soljénitsyne dans son Archipel du Goulag.


Finalement, devenir le client d'un Libraire-improvisé est toujours agréable.
Pour tout vous avouer, il m'arrive de franchir le pas d'une librairie parfaitement incognito et d'adresser au libraire les plus belles questions angoissantes du lecteur (je ne sais pas trop quoi lire, j'aime à peu près tous les genres, qu'avez-vous de bien à me conseiller en ce moment ?)
N'y voyez pas un plaisir sadique à observer le léger malaise dans le regard du libraire où tous les livres semblent y danser dans une joyeuse confusion.
Non, en vérité, j'attends avec plaisir le moment où, d'un pas décidé et victorieux, il m'amène au pied d'un livre. Peu importe quel livre.
Car oui, en vérité, j'aime profondément croire un libraire sur parole.

Lucile

Publié le : 05-03-2010

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